Pendant des années, la réussite automobile marocaine s’est mesurée en véhicules assemblés, équipementiers installés et exportations. Une autre bataille industrielle commence désormais : celle de la batterie électrique et des matériaux qui la composent.
À Tanger Tech, à Kénitra et à Jorf Lasfar, plusieurs investissements prennent progressivement place sur des segments complémentaires : matériaux de cathodes, anodes, cellules lithium-fer-phosphate, précurseurs chimiques, recyclage et énergie. Pris séparément, chacun constitue un projet industriel majeur. Mis ensemble, ils soulèvent une question beaucoup plus stratégique : le Maroc est-il en train de poser les bases d’une véritable « Battery Valley » africaine ?
Le terme n’est pas une appellation officielle. Il permet cependant de décrire une évolution désormais visible : le Royaume ne cherche plus seulement à assembler des véhicules, mais à capter davantage de valeur en amont de leur fabrication.
Kénitra : Gotion change l’échelle de l’industrie marocaine
À Kénitra, Gotion High-Tech porte le projet qui symbolise le plus directement cette nouvelle phase industrielle.
La convention stratégique signée avec l’État marocain prévoit un écosystème intégré de production de batteries pour véhicules électriques. Le programme annoncé en 2024 porte sur une première phase globale de 20 GWh, associée à un investissement de 12,8 milliards de dirhams, avant une montée en puissance potentielle jusqu’à 100 GWh.
En juillet 2026, la Banque africaine de développement a ajouté une dimension financière majeure au projet en approuvant un prêt de 100 millions d’euros à Gotion Power Morocco. La Banque prévoit également de mobiliser jusqu’à 141 millions d’euros supplémentaires auprès d’autres partenaires financiers.
Une distinction est toutefois nécessaire. Le périmètre financé par la BAD correspond à une première capacité de 10 GWh de cellules et packs LFP. Le programme industriel plus large annoncé par le Maroc prévoit, lui, une première phase globale de 20 GWh et une ambition de 100 GWh à terme.
Cette nuance permet surtout de comprendre que Gotion ne doit pas être regardé comme une usine figée, mais comme un projet appelé à être développé progressivement.
Pourquoi la technologie LFP compte
Le projet financé par la Banque africaine de développement est consacré aux batteries lithium-fer-phosphate, plus connues sous l’acronyme LFP.
Cette chimie a gagné une place importante dans la mobilité électrique mondiale grâce à plusieurs caractéristiques : l’absence de nickel et de cobalt dans la cathode, une durée de vie élevée, une bonne stabilité thermique et un coût généralement compétitif.
Mais l’intérêt industriel du projet marocain dépasse la seule technologie utilisée. La BAD présente l’installation comme une usine intégrée « cathode-to-cell ». Cela signifie que le Maroc ambitionne de recevoir une partie de la transformation située en amont de l’assemblage final de la batterie.
C’est précisément cette profondeur industrielle qui distingue une simple usine d’une véritable filière.
Tanger Tech : BTR apporte deux pièces essentielles du puzzle
À Tanger, l’évolution est tout aussi stratégique.
BTR New Material Group développe au sein de la Cité Mohammed VI Tanger Tech deux projets complémentaires consacrés aux matériaux utilisés dans les batteries lithium-ion : les cathodes et les anodes.
Le premier projet prévoit une capacité totale de 50 000 tonnes de matériaux de cathodes par an. Il doit être réalisé en deux étapes. La première tranche, d’une capacité de 25 000 tonnes annuelles, était officiellement programmée pour une mise en exploitation à partir de septembre 2026.
Le calendrier est particulièrement important : au 31 août 2026, cette échéance se trouve immédiatement devant nous.
BTR développe également à Tanger Tech un projet intégré de matériaux d’anodes d’une capacité annoncée de 60 000 tonnes par an. L’investissement communiqué par le groupe peut atteindre environ 366 millions de dollars.
En mai 2026, le ministère marocain de l’Investissement indiquait que les deux projets BTR représentaient ensemble environ 6 milliards de dirhams d’investissement et plus de 1 150 emplois directs prévus.
Une cellule lithium-ion associe plusieurs composants spécialisés. La présence simultanée de projets de cathodes et d’anodes renforce donc la profondeur industrielle du futur écosystème marocain.
Ford entre dans l’équation
Un développement très récent renforce encore la portée internationale du dossier.
Le 29 août 2026, Le Desk a rapporté, à partir notamment des documents financiers publiés par BTR, que Ford Motor Company était lié à la filiale marocaine du groupe chinois par un accord de fourniture et un mécanisme de prépaiement concernant du graphite artificiel destiné aux anodes.
Selon ces informations, l’avance totale prévue atteint 120 millions de dollars et 108 millions avaient déjà été encaissés par la filiale marocaine au 30 juin 2026.
Cette information doit être interprétée avec précision : il s’agit d’éléments rapportés à partir des comptes de BTR, et non de l’annonce d’une implantation industrielle de Ford au Maroc.
Elle constitue néanmoins un signal majeur. Elle signifie qu’un projet industriel installé à Tanger peut être intégré, dès son développement, dans la chaîne d’approvisionnement d’un constructeur automobile mondial.
Technologie asiatique, production marocaine, client automobile américain : la géographie mondiale de la batterie se recompose.
Jorf Lasfar transforme la « Battery Valley » en réseau industriel
Une véritable chaîne de valeur ne peut cependant être réduite à l’axe Tanger–Kénitra.
À Jorf Lasfar, COBCO, issue d’un partenariat entre Al Mada et CNGR, développe un important complexe de matériaux actifs pour batteries.
Le ministère de l’Industrie et du Commerce indique que le site s’étend sur plus de 238 hectares et représente un investissement global d’environ 20 milliards de dirhams.
COBCO a déjà annoncé la mise en service de premières lignes de production de précurseurs de matériaux actifs pour cathodes reposant sur la technologie NMC.
À terme, les capacités cibles du complexe atteignent 120 000 tonnes par an de précurseurs NMC et 60 000 tonnes de cathodes LFP.
Une capacité de traitement de « black mass » est également prévue. Issue notamment du broyage de batteries en fin de vie, cette matière permet de récupérer certains métaux stratégiques et introduit un autre enjeu essentiel : le recyclage.
De Tanger à Jorf Lasfar : la carte industrielle se complète
| Maillon | Acteurs / pôles | Rôle |
|---|---|---|
| Matériaux stratégiques | Écosystème minier et chimique marocain | Amont de la chaîne de valeur |
| Précurseurs NMC | COBCO · Jorf Lasfar | Matériaux actifs pour cathodes |
| Cathodes | BTR · COBCO · Gotion | Composant stratégique de la cellule |
| Anodes | BTR · Tanger Tech | Matériaux à base notamment de graphite |
| Cellules & packs LFP | Gotion · Kénitra | Production de batteries |
| Automobile | Renault · Stellantis · équipementiers | Marché industriel et intégration |
| Recyclage | COBCO et écosystème associé | Récupération des matières critiques |
| Logistique | Tanger Med | Connexion aux marchés mondiaux |
Pourquoi le Maroc ?
La multiplication de ces projets ne peut pas être comprise sans l’écosystème automobile déjà constitué au Maroc.
Le Royaume dispose de constructeurs, d’un réseau important d’équipementiers, de zones industrielles spécialisées, de compétences techniques, de connexions commerciales avec l’Europe et d’infrastructures logistiques capables d’absorber d’importants volumes.
Tanger Med illustre cette profondeur logistique. Son terminal automobile dispose d’une capacité de traitement pouvant atteindre un million de véhicules par an. En 2024, les deux terminaux automobiles du complexe ont manutentionné plus de 600 000 véhicules, comprenant notamment les exportations issues des usines Renault et Stellantis.
Pour un producteur de matériaux ou de cellules, cette proximité avec une industrie automobile déjà exportatrice réduit la distance entre production, intégration et marchés internationaux.
La compétition se jouera aussi sur l’électricité et le carbone
Produire une batterie ne suffit plus. Sa compétitivité future dépend également de l’énergie utilisée pour fabriquer ses matériaux et ses cellules.
ACWA Power et Gotion ont ainsi conclu un accord prévoyant le développement d’un parc éolien de 500 MW associé à une capacité de stockage BESS de 2 000 MWh destinée au projet industriel marocain de Gotion. L’investissement initial annoncé pour cette composante énergétique est de l’ordre de 800 millions de dollars.
Cette dimension est particulièrement importante pour un pays situé aux portes du marché européen, où l’empreinte environnementale des chaînes de production prend une place croissante dans les décisions industrielles.
Peut-on déjà parler de « Battery Valley » ?
Pas encore au sens institutionnel du terme.
« Battery Valley » n’est pas aujourd’hui le nom officiel d’un programme marocain unique. Il serait donc excessif de présenter cette expression comme un statut acquis.
Mais l’hypothèse devient économiquement pertinente.
Une Battery Valley n’est pas seulement une concentration d’usines. Elle suppose des fournisseurs de matériaux, des fabricants de composants, des producteurs de cellules, des débouchés automobiles, des infrastructures énergétiques, des capacités logistiques, des compétences et, progressivement, une économie circulaire.
Or plusieurs de ces briques sont aujourd’hui en construction ou en montée en puissance au Maroc.
La prochaine étape consiste à transformer les investissements industriels en écosystème : fournisseurs locaux, ingénierie, automatisation, contrôle qualité, logiciels, maintenance, formation, recyclage et innovation.
Les opportunités dépassent largement les fabricants de batteries
Pour les entreprises, cette évolution ouvre une multitude de marchés périphériques.
Équipements de production, robotique industrielle, systèmes de contrôle, électronique de puissance, BMS, capteurs, logiciels MES et ERP, cybersécurité industrielle, laboratoires de test, certification, traitement des matières, transport de produits sensibles, stockage énergétique, recyclage ou encore formation technique : une filière batterie mature mobilise des centaines de métiers.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien de batteries seront produites au Maroc.
La question devient : combien d’entreprises pourront se connecter à cette nouvelle chaîne de valeur ?
De Tanger à Kénitra, un moment industriel à observer de très près
La coïncidence des calendriers rend la fin de l’été 2026 particulièrement intéressante.
La BAD vient de soutenir financièrement le projet Gotion. Les projets BTR à Tanger avancent vers leur phase industrielle. COBCO dispose désormais de premières lignes en activité à Jorf Lasfar. Et la relation révélée entre BTR et Ford fournit un premier signal de connexion directe avec une chaîne d’approvisionnement automobile mondiale.
Pris séparément, chacun de ces éléments constitue une actualité industrielle. Ensemble, ils racontent quelque chose de plus profond : le Maroc tente de passer du statut de plateforme automobile à celui de plateforme de technologies et de matériaux de mobilité électrique.
Il est encore trop tôt pour déclarer la « Battery Valley » achevée.
Mais ses fondations deviennent difficiles à ignorer.
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Tanger · 11–15 novembre 2026
Sources et méthode
Cet article s’appuie principalement sur les publications du Chef du Gouvernement du Royaume du Maroc, de la Banque africaine de développement, du Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des Politiques Publiques, du Ministère de l’Industrie et du Commerce, de BTR New Material Group, d’ACWA Power, de Tanger Med et sur les informations publiées le 29 août 2026 par Le Desk à partir des données financières de BTR.
L’expression « Battery Valley » est utilisée dans cet article comme concept éditorial pour décrire la concentration progressive de plusieurs maillons de la chaîne de valeur des batteries au Maroc. Elle ne désigne pas un programme public officiellement nommé ainsi.